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12/09/2014

La fracture s'élargit

En 1994, c'était lui qui avait théorisé la "fracture sociale" que Jacques Chirac avait reprise lors de la campagne pour l'élection présidentielle de 1995. Le sociologue et démographe Emmanuel Todd était ensuite allé plus loin dans un entretien accordé l'été 2006 au magazine Le Point. «Un événement nouveau s'est produit, disait-il, depuis cette note où je décrivais comment la gauche s'était détachée du peuple.» Et ajoutait-il, «C'est un fait crucial».

«A l'époque, les classes supérieures contrôlaient encore les classes moyennes. Ces dernières croyaient volontiers à la pensée libérale, européenne. Mais le référendum sur la Constitution prouve qu'après les classes populaires elles sont entrées à leur tour en dissidence politique.» Sans parler de révolution, les classes moyennes ont commencé à "faire sécession", à "donner congé" aux "occupants" du pouvoir, aux "installés".

La raison : «Le discours de l'adaptation à la globalisation économique et financière n'est plus perçu comme moderne et raisonnable. Les partis politiques qui ont été désavoués au dernier référendum (...) la population les trouve déraisonnables. Ces partis ont en commun l'incapacité de réguler la mondialisation. Les classes moyennes veulent une Europe capable de protéger, et qui ne soit pas le cheval de Troie de la globalisation».

Mais est-il possible de s'opposer au marché ? «Au marché sans régulation, évidemment» répondait Emmanuel Todd. «Mais les gens d'en haut acceptent le libre-échange, car les inégalités ne sont pas graves quand on est du bon côté.» Et puis, une idéologie domine : «Ce système de croyances, qui dit que seuls les privatisations, le marché et le libre-échange sont concevables». Seulement voilà, ce système «ne convainc plus».

Alors, «dans une société de plus en plus inégalitaire» «la situation sociale est immaîtrisable», où les élites forment «un morceau de système social qui ne tient plus guère compte de la société», où il n'y a «plus de limites aux privilèges», «les privilégiés vont vouloir jouir en toute sécurité de leurs richesses», certains "font diversion" pour éviter d'avoir à répondre à la question de la «modification des règles du jeu économique».

Car d'après Emmanuel Todd, c'est de ça «que la société française voudrait entendre parler». En vain. D'où chez les gens «le sentiment que ce qui les intéresse, ce qu'ils souhaitent, est interdit de débat public». «Confrontées à une population qui refuse leurs projets ou leur absence de projets», «les classes dirigeantes tentent d'empêcher que le désir de la population s'exprime à travers le vote. Elles tentent de neutraliser le suffrage universel».

Les dernières élections ont montré toutefois les limites de cette stratégie, et l'abstention et le vote "extrême" pourraient submerger les prochaines. A force, de la part des classes supérieures et dirigeantes, des partis politiques, des gens d'en haut, des élites, des privilégiés, de justifier les extrémités du libéralisme débridé, l'extrémisme pourrait bien l'emporter. Une «montée aux extrêmes» qu'un stratège prussien, Carl von Clausewitz, avait en son temps observée dans toute guerre.

Le philosophe et académicien français René Girard voit dans cette «montée aux extrêmes» la «loi des rapports humains» et même «l'unique loi de l'histoire» qui contient en elle tous les germes d'un désastre qu'il s'agit aujourd'hui d'enrayer. Mais en pleine guerre socio-économique, cette "guerre de tous contre tous", pourrions-nous «renoncer à notre violence», cette violence (notamment des puissants) qui appelle la violence et fait craindre que le pire soit sûr ? Rien n'est moins sûr.

19/02/2013

Combattre la guerre qui est en nous

Les entendez-vous ceux qui répètent à l'envi l'évidence : "La guerre, c'est pas bien" ? Comme si toute l'Histoire n'était pas une addition de tueries, comme si elle n'exaltait pas les conquêtes sanglantes, comme si nous ne piétinions pas des millions de restes d'humains envoyés ad patres, comme si la mort naturelle ou la mort de vieillesse étaient cause de la majorité des décès, comme si la mort violente n'était pas partout.

Les voilà épouvantés par le recours à la force, alors que combien se groupent afin d'être plus forts, roulent les mécaniques pour impressionner, répondent à la menace par la menace, privilégient les rapports de force jusqu'à l'épreuve de force. Ces "partisans de la paix", de quoi sont-ils capables dans leur vie de tous les jours pour avoir le dessus ? Ces pacifistes sont-ils pacifiques ? Sont-ils si différents des bellicistes ?

En tête des manifestations, ces agitateurs ou activistes n'aimeraient-ils pas plutôt imposer leur paix comme leur idéologie, et ne voir qu'une seule tête ? Mais la paix ne se décrète pas et «La véritable paix implique la reconnaissance du conflit et des différences» (Armand Abécassis). Est-ce le cas ? Sont-ils tolérants quand ils s'autoproclament, comme d'autres, membres du camp du Bien, et qu'ils jouent de l'intimidation ?

Tellement suffisants, ils n'hésitent pas pour la bonne cause à "éliminer" les "mal-pensants". La démocratie leur offre une panoplie d'armes non létales : ne pas donner la parole, faire taire ou discréditer sont trois façons de "tuer" le citoyen galeux ou le débat. Ils ont "la vérité" et parfois la majorité pour eux, cela leur suffit pour couper court à toute discussion. Sans honneur et toute honte bue, ils aiment vaincre sans péril.

Ils ne voient pas que la guerre permanente que beaucoup font aux autres (et à eux-mêmes aussi) dans notre monde d’"hyper-compétition", est similaire dans sa mécanique aux guerres meurtrières qu'ils combattent. Au quotidien : défense d'intérêts, arrogance, agressivité, hostilité, colère ; manœuvres, pressions, provocations, attaques, humiliations ; rivalités, querelles, luttes, règlements de comptes, vengeances...

Et nos sociétés communient ainsi dans des tensions perpétuelles jusqu'à la rupture, dans la violence contenue ou exprimée. Ouvrons les yeux, la violence est en nous tous, et les victimes de cette guerre totale se comptent par millions. La paix ne viendra que de notre volonté de la dompter, en adoptant une attitude paisible, douce et mesurée, mais aussi respectueuse, attentive, attentionnée, équitable et conciliante.

04/06/2012

La guerre n'aura pas lieu

"Ah ! les grands hommes que voilà !" pouvions-nous dire en voyant, il y a exactement dix ans, Georges W. Bush et Vladimir Poutine tous les deux la main dans la main et scellant par un traité de désarmement nucléaire leur réconciliation et la fin de la guerre froide. N'était-ce pas émouvant cet engagement réciproque de réduire des deux tiers le nombre d'ogives nucléaires ?! Depuis 2002 nous pouvons donc dormir tranquilles : la guerre n'aura pas lieu.

Il faut toutefois avoir à l'esprit que les responsables des Etats-Unis et de l'URSS, aujourd'hui la Russie, ont à quarante années de distance, décidé de positions diamétralement opposées. D'abord la course aux armements, extrêmement coûteuse, où le but était d'en avoir plus que l'autre ; et bisque, bisque, rage ! Puis, la réduction des arsenaux stratégiques, du "trop-plein" ne servant en fait à rien.

Car ces "grosses têtes" avaient accumulé de chaque côté du rideau de fer plus de têtes nucléaires qu'il n'en fallait pour anéantir plusieurs fois notre planète. En cette année 2012, terme de l'accord, il ne devrait plus en avoir "que" 2000 environ de part et d'autre (au lieu des 6000 à 7000 à l'époque) ; de quoi encore annihiler toute vie humaine sur terre. Il paraît que la paix est à ce prix : l'équilibre de la terreur.

Il faut donc la menace d'une apocalypse pour dissuader des "élites" équilibrées et raisonnables de se faire la guerre. Il faut aussi que des intérêts financiers et de sécurité soient en jeu pour que ces mêmes "élites" décident du démantèlement de ces armements. Il s'agit d'ailleurs d'un stockage dans des conditions indéterminées, et non d'une destruction. Leur réactivation est ainsi toujours possible.

Car la destruction de telles armes est aussi sinon plus coûteuse que leur création. C'est une des façons pour ces "créatures" - à la manière de celle de Frankenstein - de "se retourner" contre "leur créateur", qui en perd le contrôle absolu. On savait l'homme ennemi de lui-même ; on peut penser que l'ennemi dans une guerre nucléaire, c'est la guerre elle-même*, tant ses effets sont dévastateurs.

Et si le risque de conflit Est-Ouest s'éloigne, il reste les dangers des missiles tactiques, de la prolifération nucléaire, des armes de destruction massive chimiques ou biologiques... Un monde de cauchemar d'où nous proviennent les cris désespérés du héros de La Planète des singes, qui s'adressent à tous les fauteurs de guerre : «Ah ! les criminels ! Ils les ont fait sauter leurs bombes. Ah ! les fous ! Je vous hais ! Soyez maudits jusqu'à la fin des siècles».

* Cf. USS Alabama, film de Tony Scott