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27/02/2017

Vivons-nous la vie que nous voulions vivre ?

Que sommes-nous devenus ? C'est la question que nous devrions nous poser eu égard aux promesses de notre jeunesse, en souvenir d'elles. Qu'espérions-nous alors ? devenir riche et célèbre ou du moins devenir quelqu'un ? c'est-à-dire "un homme ou une femme de valeur, ayant une forte personnalité", et non "une personne indéterminée". Ou peut-être devenir quelqu'un de bien plutôt que devenir quelqu'un d'important ? Ou les deux ?

Espérions-nous aimer et être aimé, fonder un foyer ? Espérions-nous dans le progrès, l'amélioration de la vie, de notre situation, des conditions de travail, de notre santé, de notre sort… ? Quelle carrière comptions-nous suivre ? De quel destin rêvions-nous ? Quel sens souhaitions-nous donner à notre existence ? Qu'attendions-nous de la vie ? Et que sont devenues nos bonnes résolutions ? Qu'avons-nous fait de nos talents ?

Avons-nous fait fructifier nos dons ? Ou végétons-nous, ne nourrissant plus aucun espoir ? menant une existence à la petite semaine, entre "Ne prendre aucun risque" et "Ne rien faire" ou "En faire le moins possible" ou "Faire ce qu’on a toujours fait", revenant à rester inerte, sans réaction. Où est-elle la belle énergie intellectuelle ou morale de nos vingt ans ? Est-ce que l'«0n est sans feu ni lieu. Sans foi ni loi. On passe» selon les mots de Sartre ?

Croyons-nous vraiment encore à ce que nous faisons et mettons-nous du cœur à l'ouvrage ? "A cœur vaillant rien d'impossible". A cœur défaillant rien de possible. Vivons-nous dans une société d'acteurs désabusés, comme le pense Eric Dupin, journaliste, essayiste et enseignant à l'Institut d'études politiques de Paris, dans son livre Une société de chiens au Seuil ? N'y en a-t-il que pour les petits calculs et les grands intérêts ?

Sommes-nous encore capables de débattre avec passion, de discuter âprement, de nous disputer, de parler d'autre chose que de généralités ? Ou André Gide avait-il raison qu'«On ne s'entend que sur les lieux communs. Sans terrain banal, la société n'est plus possible» ? Sommes-nous condamnés au bavardage, à devoir donner des gages pour nous intégrer ? Sommes-nous réduits à parler pour ne rien dire, à ne pouvoir causer qu'à bâtons rompus ?

Que d'espoirs déçus ! «L'idéal moderne de liberté, l'affranchissement de la tradition pour mener sa vie propre, authentique, pour être soi-même - comment cela a-t-il pu déchoir en liberté de choisir le lieu de ses prochaines vacances ? La vie ressemble à une simple mise bout à bout d’émotions, sans autre sens que l’angoisse d’un arrêt. (...) Comment en sommes-nous arrivés à cette monstrueuse insignifiance ? Comment avons-nous pu à ce point nous fourvoyer ?»

* Olivier Rey dans Itinéraire de l'égarement au Seuil

23/03/2015

"Guerre sainte" à Paris : quelle tristesse !

Il y a un peu plus de deux mois s’achevait une semaine des plus affligeantes ; dans les deux sens du terme : triste et lamentable.

 

Tristesse, du début jusqu’à la fin. De la mort violente jusqu’à cette euphorie dissimulée qui n’en était que plus violente. Une semaine après les faits, François Hollande, avec humour et assez content de lui, déclarait lors de l’inauguration de la nouvelle salle de concert La Philharmonie de Paris : « (…) Il paraît même qu’il y a des manifestations pour avoir son numéro de Charlie Hebdo. J’espère qu’il n’y aura pas de violences… » [rires dans la salle].

Tous nos morts n’étaient même pas encore enterrés ou incinérés que notre Président, visiblement sur son petit nuage, se permettait de faire rire sur le thème de la violence. Il faut dire que les sondages s’annonçaient bons, difficile de résister à un bon mot. Il faut dire aussi qu’il a été bon, c’est-à-dire qu’il a bien communiqué, qu’il a su (avec ses "plumes" et conseillers) trouver les paroles et les gestes. Quand la politique se réduit au symbolique.

Chacun se souviendra de ce mercredi 7 janvier 2015, de ce qu’il faisait ce jour-là quand il a appris l’exécution de ces femmes et de ces hommes - certains connus, certains admirés et même aimés -, aux cris de « On a vengé le prophète Mohammed ! », « On a tué Charlie Hebdo ! ». Et puis il y eut le jeudi puis le vendredi, avec de nouveaux morts et blessés parce qu’ils étaient policiers ou de religion juive. L’horreur. L’anéantissement.

Ce ne sont pas dix-sept Français qui ont été ainsi tués mais vingt dont trois terroristes, qu’on peut également considérer comme des victimes, mais eux de l’endoctrinement djihadiste et sans doute aussi de la prison. Alors la foule de descendre dans les rues, de se serrer, de communier, d’être en empathie, de se reconnaître dans ce journal ("Je suis Charlie") que la plupart ne connaissaient en rien. Charlie Hebdo était de fait mourant parce qu’il n’intéressait plus personne.

Pas de questions, pas de réflexion. Juste des exclamations comme "Liberté d’expression !" qui pourtant, même dans notre démocratie, est très limitée pour le citoyen ou le salarié lambda et « reste surtout la liberté des puissants », selon l’expression de Philippe Breton, docteur en Sciences de l'information et de la communication et en Psychologie, auteur notamment de La Parole manipulée aux éditions La Découverte et d’un livre qui vient de sortir aux éditions JC Béhar intitulé Une Brève histoire de la violence.

Autre exclamation : "Droit au blasphème !". Mais qu'est-ce, sinon un droit à l’insulte ou à la diffamation à l'encontre exclusivement des religions et qui oublie le respect des opinions, des convictions et des croyances, c’est-à-dire ce qu’on appelle la tolérance, au fondement même de la laïcité ? Sombrer par facilité ou ignorance dans l’excès et le simplisme systématiques est bien sûr contraire à l’intelligence, et l’obstination est la plus sûre preuve de bêtise.

Rien sur la violence de "l’Occident" frappant des populations de pays musulmans au Proche-Orient ou en Afrique. Rien sur la violence éprouvée par certains devant des caricatures ou des propos outranciers et outrageants. Rien sur l’exclusion et la violence produites par nos sociétés sans âme car sans transcendance, absolu ou idéal et tout entières à la production et à la consommation de biens et de services. Rien sur la violence légitimée au sein du Coran ou de la Charia.

Rien ou si peu sur les massacres commis au même moment au Nigéria par des djihadistes de Boko Haram. On parle de plusieurs centaines à deux milliers de morts (enfants, femmes, vieillards) qui eux n’ont pas eu droit à l’émotion et à la compassion internationales. Et un peu plus tard, rien ou si peu sur les émeutes au Niger contre Charlie Hebdo qui ont fait 10 morts et 173 blessés chez les chrétiens avec 45 églises et lieux de culte incendiés.

Rien sur la situation réelle dans certaines banlieues. Rien sur l’abandon de nos principes, de nos valeurs et sur notre capitulation durant des décennies. A ne vouloir ni la guerre ni le déshonneur, nous avons désormais les deux. L'esprit munichois a trop longtemps soufflé en France dans le but de sauvegarder coûte que coûte la paix sociale. Il va falloir maintenant affronter la réalité et reconquérir ces « territoires perdus de la République ». Pour peu qu’on le veuille.

De parfaits idéologues ont cru pouvoir substituer la solidarité à la fraternité, qui connote trop le christianisme et implique le bien gênant respect de la personne humaine. Et les voilà aujourd’hui en derviches tourneurs à psalmodier ou à scander "Laïcité ! Laïcité !" et à vouloir ajouter cette dernière à la devise de la République après l’avoir largement piétinée au nom de "la diversité", des droits des minorités voire d'un sentiment de culpabilité, à moins que ce ne soit plutôt par préoccupations électoralistes.

Guy Konopnicki a écrit dans Marianne : « (…) nous devons faire comprendre aux musulmans et à tous les religieux, qu’ils doivent accepter les caricatures de ce qu’ils considèrent comme sacré. Il ne peut exister de délit de blasphème dans la République. » Questions : les athées et tous les non-religieux accepteraient-ils des caricatures de ce qu’ils considèrent comme sacré ? Existe-t-il un délit de blasphème contre l'idée qu'ils se font de la République ?

Les réponses sont respectivement non et oui à voir les réactions et les sanctions politico-médiatiques qui s’abattent par exemple sur "les nouveaux réactionnaires". Mais aussi paradoxalement sur toute personne s’avisant à remettre en cause « la légende dorée d’un islam progressiste, civilisateur et tolérant », ainsi que l’écrivait en 1991 Jean-Claude Barreau dans son livre De l’islam en général et du monde moderne en particulier aux éditions Le Pré aux Clercs.

Il ne suffit pas de déclarer vouloir s’attaquer à l'obscurantisme, au fondamentalisme, au fanatisme en général. Il faut nommer, désigner. L’adjectif qualificatif est-il catholique, juif ou islamiste ? Contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, Tous les dieux ne sont pas égaux (autre livre de Jean-Claude Barreau publié en 2004 chez Jean-Claude Lattès) et ne peuvent être pris en bloc et renvoyés dos à dos pour faire notamment des trois monothéismes le fond du problème.

Le problème est aussi à chercher du côté d’une liberté mal comprise, de la liberté sans la responsabilité qui est pourtant sa contrepartie. L’on dénonce la montée des extrémismes, mais ne serait-ce pas en réaction à un autre extrémisme jamais dénoncé en tant que tel ? N’y aurait-il pas un obscurantisme, un fondamentalisme ou un fanatisme libéral, en tout cas une radicalisation libérale : ce qu’on a appelé l’ultralibéralisme, tant économique que moral, qui est le libéralisme ordinaire d'aujourd'hui ?

La laïcité par ailleurs, c’est-à-dire la séparation du pouvoir politique et de l’autorité religieuse, ne devrait pas vouloir dire mépris, rejet ou hostilité envers les religions. Comment l’unité nationale ou "le vivre-ensemble" pourraient-ils se réaliser au quotidien si une partie des citoyens ne pouvaient vivre leur foi sans être moqués, injuriés voire stigmatisés ?! Le sectarisme n’est pas toujours là où l’on croit et la libre pensée peut perdre la raison.

La République d'un autre côté n’a déjà que trop céder. Jean-Claude Barreau avait pourtant averti : « Que la République ne cède pas sur ses lois, ses principes de laïcité, son code de la famille, ses normes de vie en société. » Car c’était selon lui « une condition fondamentale » pour « qu’apparaissent les interprétations de la Charia » (c’est-à-dire du Droit islamique), nécessaires à l’adaptation de l’islam à la démocratie moderne.

Les notions de "société multiculturelle" ou de "droit à la différence" sont incompatibles avec « la nature historique du modèle français », où il ne peut y avoir de « différence des droits » pour reprendre une expression de Montesquieu. Et puis soulignait Jean-Claude Barreau à l’intention des "communautaristes" partisans de la juxtaposition à l'anglo-saxonne des "communautés" : « ces militants oublient une vérité essentielle : les religions ne changent que sous la pression de la nécessité ».

Jean-Claude Barreau ajoutait toujours en 1991 dans son livre titré De l’islam en général et du monde moderne en particulier : « (…) Si la République cède, l’islamisme le plus archaïque risque de "former kyste" dans la société française, suscitant par contrecoup des réactions xénophobes et lepénistes ». Près de 25 ans plus tard, nous y sommes. Et tout ce que trouvent à dire nos "pompiers-incendiaires", c’est : « pas d’amalgames ! ».

"Se refuser à voir ; faire, par tolérance, connivence, lâcheté…, comme si on n’avait pas vu" n’a qu’un temps. Tôt ou tard, la vérité, la réalité vous éclatent à la figure comme une grenade dégoupillée. La France est rattrapée par son passé, un passé où certains gouvernants ont agi en dépit du bon sens, ou renoncé à agir ou à poursuivre leur action. Ce sont en partie les mêmes dont se raillait le dessinateur Plantu dans un dessin de L’Express.

Parues juste avant les attentats de Paris, dix vignettes illustraient les légendes suivantes : « otages décapités par Daech, chrétiens d’Orient poussés à l’exil, lycéennes enlevées par Boko Haram, coptes persécutés en Egypte, dessinateur libyen menacé par les milices islamistes, écolière vitriolée, jeune recruté par le djihad, lapidation au Soudan, enfants massacrés à Peshawar, prise d’otages à Sydney ». Pour finir par : « Pas de conclusions hâtives !... ».

C'est le moment de dire un mot sur la religion la plus persécutée au monde : le christianisme. Peut-être peut-on préférer à l’athéisme militant un athéisme non dogmatique. Et peut-être peut-on redire ici ce qu’un philosophe comme André Comte-Sponville exprimait il y a huit ans : « Quelqu'un qui dit "Je sais que Dieu n'existe pas" ou "Je sais que Dieu existe" est d'abord un imbécile ». Moi, « (...) Je ne sais pas si Dieu existe, mais je crois qu'il n'existe pas ».

Cet « athée fidèle » soutenait que « parler avec mépris du christianisme, ce serait tenir pour rien Pascal, Descartes, Kant, et c'est impossible ! N'oublions pas que Spinoza disait de Jésus qu'il était le plus grand des philosophes ». Mais ajoutait-il, « Bizarrement, dans notre pays de vieille culture chrétienne, toutes les positions sont autorisées, sauf celles qui assument la fidélité à cet héritage. Ce paradoxe en dit long sur l'état de la France intellectuelle… ».

A entendre certains "intellectuels", tout le mal viendrait de l’obscurantisme religieux ou nationaliste. Mais les éthologues le savent bien, tout être humain est soumis à trois pulsions animales essentielles : la reproduction, la possession et la domination (plus prosaïquement : le sexe, l’argent et le pouvoir), pulsions qui sont dorénavant libérées et exacerbées par un libéralisme débridé. Pendant que le christianisme lui, conseille l’inverse aux hommes pour leur bonheur.

En 2009, Jean-Luc Marion, philosophe et académicien français, devait ainsi rappeler à certains chrétiens dans le journal La Croix : « les trois conseils évangéliques » : « chasteté volontaire, pauvreté volontaire, renonciation volontaire au pouvoir » ; ce qui convenons-le n’est pas vraiment libéral-libertaire. Il s’avère même parfaitement anti-libéral d’en appeler à une maîtrise de nos appétits sexuels, de notre soif de richesses et de notre volonté de puissance.

Avec justesse, le philosophe et écologiste Yves Paccalet dans son livre L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! chez Arthaud, constatait qu’aujourd’hui « la possession et la domination sont élevées au rang de valeurs ». Et il en appelait, face à « la force pure » et pour renouer avec le caractère sociable de l’espèce humaine - vital pour elle -, à « la stratégie associative », à « la coopération » et à « la communauté de destins », tout le contraire de la concurrence (qui plus est souvent déloyale).

Ce n’est évidemment pas, comme le dit Luc Ferry dans L’innovation destructrice chez Plon, avant tout parce que la « destruction créatrice » chère à l’économiste Schumpeter sape les traditions notamment religieuses que l’Église est hostile depuis des siècles au capitalisme, mais parce que, comme l’affirme Jean-Christian Petitfils dans une biographie parue chez Fayard, « tout dans » l’« enseignement » de Jésus « (…) condamne les systèmes de domination ».

C’est à cet historien qu’il revient donc de rappeler l’évidence sur Jésus : « Ses paroles impliquent un appel à fonder les rapports sociaux sur le partage, le respect de l’autre, l’amour fraternel, le rejet de la violence des puissants ». C’est dire si nous sommes là à l’opposé du libéralisme, non pas théorique mais tel qu’il est mis en pratique par l’attisement des mauvais instincts de l’homme (égoïsme, avidité, envie…) au détriment du vrai, du bien, du juste...

Plutôt que l’altruisme ou le "care" (en anglais, s’il vous plaît) comme remèdes forcément inefficaces à l’individualisme libéral, à la compétition libérale, à l’exploitation libérale…, le christianisme propose l’amour, soit le fait de considérer l’autre comme un alter ego, un autre moi-même. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », tel est le second commandement - semblable au premier -, d’où il ressort qu’il faut désirer pour l’autre ce que l’on veut pour soi. On en est loin.

Arrivés à ce point de notre réflexion, l’idée de partage donc s’impose, ainsi que celle de communauté et en premier lieu nationale. Que partageons-nous qui nous fait appartenir à la même communauté ? Comment vivre ensemble serait-il possible si nous ne partageons pas : des valeurs, des idées communes, des projets, des intérêts communs, le pouvoir et les richesses ?… Et la République est-elle possible si ses lois ne sont pas respectées par tout le monde ?

On attend toujours la réponse des "dirigeants" à la question de Monseigneur Pézeril dans une homélie en 1973 : « Comment rassembler les hommes avec ce qui divise, c’est-à-dire l’arrivisme, l’argent, l’orgueil, la possession d’autrui, le ressentiment, la haine ? ». De même pour cette tribune en 2007 dans Le Monde d’un professeur de philosophie, Michael Smadja, accablé par ce qu’il constatait à l’école et notamment par l’influence néfaste d’une « idéologie individualiste et matérialiste » contraire à la raison.

« Devenir un citoyen, c'est cesser de n'être qu'un individu en lutte pour lui-même. Devenir un être moral, c'est cesser de n'agir que pour son intérêt. Devenir un être humain, c'est s'élever au-dessus de l’immédiateté et de la satisfaction facile de toute pulsion. Voilà qui n'est pas très libéral (...). Eh bien c'est cette possibilité de devenir autre chose que ce que l'on est, d'être autre chose qu'un produit, qui est en péril aujourd'hui. » Tout est dit.

A une époque pas si lointaine, conscient des tendances dévastatrices de son espèce, l’homme dans sa sagesse tentait d’apprendre à ses enfants à les dominer. Aujourd’hui, ces tendances sont flattées et tout au plus canalisées. Et dans une société livrée à ceux qui ne songent qu’à étendre leur empire, leur emprise, une société où règne la loi des fauves (qui s’en prennent d’abord aux proies faciles), une société sans cesse plus vulgaire, brutale, corrompue et obscène, toujours la barbarie guette.

« La logique du profit » que dénonçait Benoît XVI lors de l'angélus du 23 septembre 2007, exerce ses ravages dans des démocraties ou des sociétés libérales qui en viennent à faire le malheur de plus en plus de citoyens ou de salariés auxquels elles prétendent pourtant vouloir du bien, leur empoisonnent la vie, rendent leur existence impossible ou les rendent malades, et où la question du mal ("ce qui fait souffrir l’homme") n’est plus posée, où la morale est "hors sujet" ?

Oui, trop souvent, « les intérêts économiques l’emportent sur le bien des personnes » comme disait Jean-Paul II dans son message pour la Journée mondiale de la paix le 1er janvier 1990. Avec un homme considéré davantage comme un moyen que comme une fin en soi. Le bien - c’est-à-dire "ce qui sert l’homme, ce qui lui permet de s’épanouir, ce qui le rend heureux" - n’est plus au programme dans une économie qui se déploie pour elle-même.

Il nous faudrait nous attaquer vraiment aux ferments de haine, cette « colère des faibles » selon Alphonse Daudet. Car les pulsions autodestructrices ou destructrices à l’œuvre, ces fuites en arrière, ne font que répondre aux tensions d’un monde de plus en plus inhumain et invivable du fait de ses fuites en avant. Un monde voué au réalisme, au matérialisme et au cynisme, qui ne cherche plus à faire une place (même petite) à chacun et qui inspire la peur, donc la violence.

Un monde sans scrupules, sans limites, sans frontières. Un monde inter-, trans- et supranational, écrasant pour les hommes comme pour les nations. Où bien sûr la somme des intérêts particuliers ne fait pas l’intérêt général, désolé pour l’économiste Adam Smith, qui ceci dit à sa décharge raisonnait dans le cadre d’une société d’hommes vertueux et pensants, alors qu’il convient maintenant d’être malins, d’avoir plus de poids, d’être organisés en groupes de pression, etc.

« Dostoïevsky soulignait que "toute société, pour se maintenir et vivre, a besoin absolument de respecter quelqu'un et quelque chose, et surtout que ce soit le fait de tout le monde, et non pas de chacun selon sa fantaisie". » Cette citation tirée du livre Nouveau monde Vieille France aux éditions Perrin, permettait en 2005 à son auteur Nicolas Baverez de dénoncer comme suicidaire le désintérêt de beaucoup pour le « destin collectif de la nation ».

Tocqueville disait aussi : « Il n’y a au monde que le patriotisme ou la religion qui peuvent faire marcher pendant longtemps vers un même but l’universalité des citoyens ». Mais certains en France ont préféré mettre à mal et l’un et l’autre, alors qu’ils offrent cette « profondeur de temps » indispensable pour l’écrivain et philosophe Régis Debray, qui déclarait il y a huit ans au Monde : « Nous ne faisons partie d'une nation (...) qu'en mémoire et en espérance ».

Deux pistes s’offriraient donc à nous mais seront-elles seulement explorées ? D’abord, comme l’écrivait Jean-Claude Barreau, « Les lois de la France doivent être les mêmes pour tous. L’État doit en exiger le respect, y compris des étrangers admis à résider sur notre sol. En particulier, la France de la "Déclaration des droits" doit enfin imposer à tous un statut de la femme conforme à ses institutions fondatrices », ce qui voulait dire par exemple pour lui : « abandon du voile », « obligation de la monogamie »

Ainsi « Contraints de respecter les lois républicaines, les musulmans de France seraient bien obligés de se livrer à une réinterprétation des lois islamiques. (…) en théorie théologiquement possible ». Mais parallèlement, il réclamait que le monde moderne « retrouve, en réinterprétant ce qu’il y a de valable dans les religions et le patriotisme, des raisons de vivre, c’est-à-dire de conquérir non plus seulement l’Espace mais aussi de s’assurer du Temps ». On peut toujours rêver.

Car bien sûr les libéraux, assez habiles pour se placer sous la déesse Raison afin d’imposer leur fatalité, continueront d’affirmer que le danger vient des passions religieuses ou nationales, pour mieux cacher les véritables causes des conflits, guerres, et autres misères…, causes qui sont bien souvent les passions de la convoitise, notamment celles d'amasser et de commander, autrement dit d’accaparer et de soumettre, déchaînées par un libéralisme oublieux de la dignité de l’homme.

Les passions, la superstition, la violence aveugle…, justement attribuées à l’irrationnel, se trouvent également du côté de ce libéralisme dit raisonnable et responsable. On pourrait même avancer que par bien des aspects, le libéralisme se rapproche d’une religion avec ses dogmes, rites, cultes, livres sacrés, prescriptions, interdits... et ses grands-prêtres. Avec aussi ses disciples, ses fidèles qui malgré les faits semblent ne douter de rien, refusent de tenir compte des objections ou des observations.

La civilisation a accouché d’une double sauvagerie : l’une fondée sur le profit, l’autre sur le dépit. La lutte n’est donc pas en premier lieu militaire, policière ou judiciaire, mais intellectuelle et morale, ainsi que Thérèse Delpech le suggérait dans son essai chez Grasset : L’Ensauvagement - Le retour de la barbarie au XXIe siècle. Qu’avons-nous fait de nos valeurs ? Que serions-nous prêts à sacrifier pour défendre ce en quoi nous croyons ? Mais au fait : à quoi croyons-nous ?...

Cette normalienne, professeur agrégée de philosophie, chercheuse spécialiste des relations internationales et des affaires stratégiques, et trop tôt disparue, nous laisse heureusement pas ses écrits des réflexions précieuses. Elle craignait dans son ouvrage sus-cité que l’appel à la raison ne soit voué à l’échec pour au moins deux motifs. Le premier tient en la délégitimation d’une raison qui donna naissance aux idéologies des siècles précédents, dont certaines monstrueuses.

Le second motif vient du « besoin » qu’on peut ressentir « de faire à nouveau une place à l’irrationnel, composante essentielle du psychisme humain ». Ainsi poursuivait Thérèse Delpech en 2005 : « Au moment où la religion fait un retour fracassant sous des formes violentes et destructrices, ce serait un immense progrès de s’interroger sur le vide spirituel qui mine nos sociétés, et sur les déséquilibres psychiques qui accompagnent ce phénomène ».

Bien sûr, trop occupés à faire des affaires, nos petits et grands esprits ne se sont pas interrogés sur ce « vide spirituel » (qu’ils trouvent peut-être même confortable), comme ils ne se sont sans doute pas penchés sur la phrase suivante de Thérèse Delpech : « Si l’on ne parvient pas à trouver une harmonie nouvelle entre le rationnel et l’irrationnel, les excès de l’un comme de l’autre (…) peuvent à nouveau produire des catastrophes collectives ». Il serait temps de l'entendre.

Terminons comme nous avons commencé par une citation de notre Président "à la hauteur". « On peut assassiner des hommes, des femmes, on ne tue jamais leurs idées, au contraire. Charlie Hebdo était menacé depuis longtemps de disparition faute de lecteurs ; aujourd’hui, il revit. » Mais nous, nous nous en moquons, comme nous nous moquons que « la France » ait été « le centre du monde » ou « Paris (…) la capitale du monde pour la liberté » !

Nous nous en serions bien passés, de même que nous nous passerions bien volontiers d’idées courtes ou étroites. Mais comment se passer par exemple d’un économiste lettré comme Bernard Maris, dont les idées amples et subtiles empreintes d’humanisme et de générosité étaient déjà de son vivant "assassinées" par les libéraux ?! Nous, nous voudrions juste que ces femmes et ces hommes "revivent", qu'ils soient toujours parmi nous, parce qu’ils valaient tellement mieux que ce journal.

09/12/2014

Une France à aimer

«Dostoïevsky soulignait que "toute société, pour se maintenir et vivre, a besoin absolument de respecter quelqu'un et quelque chose, et surtout que ce soit le fait de tout le monde, et non pas de chacun selon sa fantaisie" Cette citation tirée du livre Nouveau monde Vieille France aux éditions Perrin, permettait à son auteur Nicolas Baverez de dénoncer comme suicidaire le désintérêt de beaucoup pour le «destin collectif de la nation».

Une nation est un "groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité (historique, sociale, culturelle) et la volonté de vivre en commun". On peut lui préférer le nom de patrie, étymologiquement le pays du père, qu'on évoque en employant l'expression "La mère patrie" qui lui donne une dimension encore plus affective. «Je suis de mon enfance comme d'un pays» écrivait Saint-Exupéry.

Le patriote "qui aime sa patrie et la sert avec dévouement", ne se réveille pas seulement en chacun de nous lors par exemple d'une finale de Coupe du monde de football. Il peut être là aussi à des moments où on l'attend le moins. Ainsi racontait Erik Orsenna il y a quelques années au magazine Valeurs actuelles, «nous avons demandé à un échantillon représentatif de Français : "A quel moment, (...) vous êtes-vous sentis pour la dernière fois français ?"

«60 % ont répondu : "Lors de l'éclipse de soleil". Nous leur avons demandé pourquoi. Réponse : "Parce que nous étions dehors, ensemble, à regarder dans la même direction" Toute l'idée de nation ou de patrie est dans ce "Regarder ensemble dans la même direction" cher à Saint-Exupéry, qui disait que c'était cela aimer. Et c'est peut-être cela le "mal français" : un manque d'amour et même comme une honte. Pourtant…

Ses paysages, ses monuments, sa langue, sa culture, ses traditions... font de notre pays, le pays où il fait bon vivre, et celui le plus visité au monde. Son histoire et ses valeurs témoignent aussi d'«un idéal de résistance», comme le notait François Bayrou dans Projet d’espoir chez Plon, qui n'empêche pas la France d'être à la pointe aujourd’hui dans bien des domaines. Autant de motifs de fierté n'interdisant en rien la lucidité.

La philosophe Simone Weil* écrivait : «Un amour parfaitement pur de la patrie a une affinité avec les sentiments qu'inspirent à un homme des jeunes enfants, ses vieux parents, une femme aimée... Un tel amour peut avoir les yeux ouverts sur les injustices, les crimes, les hontes contenus dans le passé, le présent et les appétits du pays, sans dissimulation ni réticence, et sans être diminué, il en est seulement rendu plus douloureux».

* citée par Max Gallo dans Fier d’être français aux éditions Fayard