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25/07/2026

Donner un sens ou faire de l'effet

«Si j'étais chargé de gouverner, je commencerais par rétablir le sens des mots» aurait dit Confucius, ce lettré et philosophe chinois ayant vécu cinq siècles avant Jésus-Christ. Traduction : la méconnaissance du sens de beaucoup de mots ou leur mauvaise interprétation rendent les peuples ingouvernables. N'ayant pas la même définition des termes employés, les habitants d'un pays, comme sa politique, "partent dans tous les sens".

Comment en effet conduire, diriger des hommes, si l'on ne parvient plus à comprendre, à "percevoir le sens" d'un texte, d'un discours, d'une explication, d'une allusion... ? Comment faire si l'on n'arrive plus à "s'entendre" dans tous les sens du mot : "se comprendre", mais aussi "se mettre d'accord" et "avoir de bons rapports" ? Car l'incompréhension conduit à l'inacceptation. La peur de l'inconnu est mère de tous les rejets.

Ne parlant plus la même langue, des compatriotes peuvent se retrouver comme entre inconnus, et ne connaissant que des bribes de leur langue, comme en pays inconnu, en terre inconnue. Etrangers les uns aux autres, mais aussi à leur environnement. Incapables d'entrer en communication, mais aussi de saisir le complexe, de «pénétrer dans tous les détails sans perdre de vue l'ensemble» comme écrivait Anatole France.

Sans les mots ou les bons mots pour les dire ou les comprendre, les idées s'égarent. A "chercher ses mots", on se met à "perdre le fil de ses idées", à "sauter d'une idée à l'autre". Et à comprendre ou à "dire un mot pour un autre", on en vient à "se faire des idées", à "avoir des mots avec" ses interlocuteurs. Et puis on ne parvient plus à "avoir de la suite dans les idées", on ne tient plus à ses idées, mais on en change à la demande.

Arrive-t-on d'ailleurs encore à avoir une idée par soi-même ? une idée originale : ni "empruntée" ni "soufflée". Certes, les avis, opinions, sentiments ne manquent pas, mais combien sont-ils sensés ? Contresens et faux sens sont courants. Même le bon sens fait défaut. On préfère se fier à son sixième sens, à son instinct. La sensation supplante la signification. On est "avide de sensations nouvelles", on "aime les sensations fortes".

Le sensationnel fait la une. L'on vise à enflammer les sens. L'insignifiant et le non-sens gagnent. L'insensé est encensé. Et puis l'important est de "faire sensation" pour l'emporter. Les recherches d'un sens - d'une direction et d'une raison - semblent abandonnées. Aurait-on renoncé à gouverner pour la propagande et sa langue de bois où «Nous ne parlons pas pour dire quelque chose, mais pour obtenir un certain effet» ? Dixit Goebbels.

08/07/2026

Une vie sous influence

II faut lire le Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens aux Presses universitaires de Grenoble, de deux chercheurs en psychologie sociale et professeurs des universités, Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois. Pour une et une seule raison : éviter d'être manipulés en prenant connaissance du «principe de ces stratégies» manipulatrices mises en œuvre pour nous faire penser et agir dans le sens souhaité.

Premier conseil : il convient «(...) d'apprendre à revenir sur une décision. C'est plus difficile qu'on ne l'imagine, reconnaissent ces auteurs, les normes et les idéologies ambiantes nous incitant plutôt à être consistants, fiables, fidèles». Mais quand la situation évolue, "rester sur sa décision" est le meilleur moyen de se laisser piéger. S'en tenir à "l'état de choses" et à son choix initial, c'est s'exposer à être lié définitivement.

Deuxième conseil qui découle du premier : «(...) il faut savoir considérer deux décisions successives comme indépendantes». En cas de nouvelle décision à prendre, envisager toutes les possibilités permet de réévaluer la pertinence de chacune en fonction des circonstances. En clair, il ne doit pas y avoir de précédent qui engage. Tout cas est unique. Il faut rester libre de ses décisions à chaque fois et ne pas vouloir être invariable.

Toutefois, troisième conseil : «Ne surestimez pas votre liberté (...). Les manipulations (...) ne sont efficaces que lorsqu'elles sont pratiquées dans un contexte de liberté». C'est le «sentiment de liberté» qui persuade l'individu qu'il "mène la barque" alors qu'il est "mené par le bout du nez", qu'il influe sur sa vie alors qu'il est à la merci des influences. Napoléon disait : «La bonne politique est de faire croire aux peuples qu'ils sont libres».

Et puis ajoutent ces chercheurs : «Quelle signification peut avoir un tel sentiment de liberté lorsqu'il s'agit (...) de faire un choix que tout le monde fait (...) ?». «Pressions», «normes de comportement», «injonctions implicites ou explicites» sont en fait à l'origine d'un état de «soumission librement consentie». D'où leur recommandation de ne parler de liberté que lors de la prise de grandes décisions pouvant modifier l'orientation de sa vie.

En fait, ils constatent par nombre de travaux que l'individu convenable, conformiste (tout en s'en défendant), pénétré de son libre arbitre, se voulant cohérent, certain d'être le seul auteur de son destin, «est incontestablement le plus manipulable». Avant de conclure : «Que ce soit, aussi, cet individu-là qui ait le plus de chance de réussir dans la vie professionnelle et sociale dans nos sociétés démocratiques a de quoi faire réfléchir».

08/06/2026

Trois petits tours et puis s'en va

"Passer le temps", tel semble être le destin de l'homme. Son "emploi du temps" très chargé lui fixe ses occupations d'employé, de consommateur... Le mode d'emploi de sa vie est catégorique : pas de "temps morts", "tuer le temps", le "temps libre" doit être occupé. Le passe-temps plutôt que l'ennui, cette "impression de vide, de lassitude causée par le désœuvrement, par une occupation monotone ou dépourvue d'intérêt".

Le rapport d'activité de l’homme doit être en fait comme sa vie : bien rempli ! Pas question de «laisser du temps au temps». Il convient de se dépenser et de dépenser "à temps plein". "Trouver le temps long" est tout simplement insupportable, inacceptable. Tout doit être "court, concis, succinct, bref, instantané". La faveur va à ce qui "ne dure qu'un temps", à ce qui est éphémère, provisoire. "Tout passe, tout lasse, tout casse".

"Faire un bon temps", mieux : "réaliser le meilleur temps", voilà la condition pour "être dans la course", "rester dans la course". Et puis "se distraire pour oublier", s'étourdir. Mais à vivre "en deux temps, trois mouvements", "en un temps record" pour "ne pas voir le temps passer", l'homme finit "rattrapé par le temps". "La course du temps" s'impose à lui : il "ne fait que passer". "Ça passe ou ça casse" ? Ça casse toujours.

L'homme doit se résoudre à "n'avoir qu'un temps". Très vite, il se trouve "n'être plus dans la course", "être à bout de course". Et souvent, c'est au moment où tout lui fait comprendre qu'il "a fait son temps", qu'il se décide à "ouvrir les yeux", à "voir la réalité telle qu'elle est". Trop tard. Les "contes et légendes" qu'on lui a chantés sur tous les tons, et qui l'aidaient à continuer, ne lui sont désormais d'aucun secours.

"Ah ! Si j'avais su !" l'entend-on marmonner. Mais en retour la société ne fait que crier : "Au suivant !". Cette société policée - en apparence, car pas si humaine que cela - où tout doit être fonctionnel, y compris l'homme destiné telle une chose à d'abord "remplir une fonction pratique" : "facile à utiliser, commode, efficace". Ici, "pas de sentiment !", il faut assurer le fonctionnement du Mécanisme, la construction du Meccano.

L'homme n'est qu'un mécano de passage dont le rôle est d’"assurer la continuité". Pas d'à-coup ni de rupture, tout doit être fait pour obtenir de cet "animal" si difficile à mener, une parfaite collaboration, et pour ne pas entraver le mouvement de la Belle Mécanique ; "le changement" n'étant concevable que "dans la continuité". Et pour éviter à l'homme de gamberger, quoi de mieux que de ne pas lui en laisser le temps et de l'occuper en continu !?