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08/07/2026

Une vie sous influence

II faut lire le Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens aux Presses universitaires de Grenoble, de deux chercheurs en psychologie sociale et professeurs des universités, Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois. Pour une et une seule raison : éviter d'être manipulés en prenant connaissance du «principe de ces stratégies» manipulatrices mises en œuvre pour nous faire penser et agir dans le sens souhaité.

Premier conseil : il convient «(...) d'apprendre à revenir sur une décision. C'est plus difficile qu'on ne l'imagine, reconnaissent ces auteurs, les normes et les idéologies ambiantes nous incitant plutôt à être consistants, fiables, fidèles». Mais quand la situation évolue, "rester sur sa décision" est le meilleur moyen de se laisser piéger. S'en tenir à "l'état de choses" et à son choix initial, c'est s'exposer à être lié définitivement.

Deuxième conseil qui découle du premier : «(...) il faut savoir considérer deux décisions successives comme indépendantes». En cas de nouvelle décision à prendre, envisager toutes les possibilités permet de réévaluer la pertinence de chacune en fonction des circonstances. En clair, il ne doit pas y avoir de précédent qui engage. Tout cas est unique. Il faut rester libre de ses décisions à chaque fois et ne pas vouloir être invariable.

Toutefois, troisième conseil : «Ne surestimez pas votre liberté (...). Les manipulations (...) ne sont efficaces que lorsqu'elles sont pratiquées dans un contexte de liberté». C'est le «sentiment de liberté» qui persuade l'individu qu'il "mène la barque" alors qu'il est "mené par le bout du nez", qu'il influe sur sa vie alors qu'il est à la merci des influences. Napoléon disait : «La bonne politique est de faire croire aux peuples qu'ils sont libres».

Et puis ajoutent ces chercheurs : «Quelle signification peut avoir un tel sentiment de liberté lorsqu'il s'agit (...) de faire un choix que tout le monde fait (...) ?». «Pressions», «normes de comportement», «injonctions implicites ou explicites» sont en fait à l'origine d'un état de «soumission librement consentie». D'où leur recommandation de ne parler de liberté que lors de la prise de grandes décisions pouvant modifier l'orientation de sa vie.

En fait, ils constatent par nombre de travaux que l'individu convenable, conformiste (tout en s'en défendant), pénétré de son libre arbitre, se voulant cohérent, certain d'être le seul auteur de son destin, «est incontestablement le plus manipulable». Avant de conclure : «Que ce soit, aussi, cet individu-là qui ait le plus de chance de réussir dans la vie professionnelle et sociale dans nos sociétés démocratiques a de quoi faire réfléchir».

24/11/2025

On meurt de ne plus aimer, être aimé et "avoir soif"

La pyramide de Maslow, c'est la hiérarchie des besoins de l'homme établie par le psychologue américain Abraham Maslow. Tout en bas au niveau des besoins physiologiques, on trouve notamment la soif. Et plus haut au niveau des besoins de socialisation, figure en particulier l'amour. On peut se demander pourquoi l'amour n'est pas placé tout en haut de cette échelle, au niveau des besoins d'estime ou d'accomplissement.

Car l'attachement, l'amour, l'affection, ces trois mots qui peut-être ne font qu'un, disent ce sentiment plus haut que tout qu'il est vital d'éprouver : «(...) c'est le premier besoin de l'enfant ; sans affection il ne peut vraiment vivre. Et cela sera vrai toute la vie» écrivait Laurence Pernoud dans son livre J'élève mon enfant chez Horay. Sans amour, l'être humain ne vit pas vraiment. L'amour est sa sève et sans doute sa plus grande liberté.

«Et, conséquence importante sur la voie de l'autonomie, poursuivait Laurence Pernoud, vers 4-6 mois, l'enfant dont les besoins d'attachement ont été comblés se sent suffisamment en sécurité pour commencer à se détacher, à se séparer.» Il peut en quelque sorte "partir", "quitter" son père et sa mère en toute confiance, l'espace de quelques heures ou d'une journée, car il "se sait" aimé, il "se sait" attendu. Merveilleuse assurance.

L'attachement apparaît quand commence le dialogue, «(...) ce dialogue inépuisable, fait de caresses, de paroles, de sourires (...), où l'enfant appelle et la mère réagit, où l'enfant vocalise et la mère répond». Plus précisément, «(...) c'est de la qualité des échanges, des interactions, que vont se créer des liens, et que va naître l'attachement». Et ainsi, «Les liens deviennent chaque jour plus forts et déjà l'inquiétude mesure l'attachement».

Peut-on dire alors que c'est d'une baisse de la qualité des échanges que peut naître le détachement ? et que la perte de l'inquiétude pour ceux à qui ou ce à quoi on tenait, on était dévoué, mesure le détachement ? Le dialogue impossible et le repliement sur soi, caractéristiques de notre époque, seraient ainsi liés. Détaché des autres et du monde, indifférent, l'homme occidental repu, vieux avant l'âge, n'a en fait plus "soif".

Désabusé et blasé, celui "qui a perdu ses illusions" et "n'éprouve plus de plaisir à rien", meurt ainsi à petit feu, non "de soif" mais de ne plus "avoir soif". Il continue pourtant de "boire", il "boit" sans "soif", cherche à s'étourdir de mille façons pour s'oublier d'abord et pour oublier peut-être aussi qu'il n'a pas su entretenir la conversation, conserver l'esprit ouvert et curieux d'un enfant, empêcher son cœur de se dessécher, "rester sur sa soif".

28/04/2025

A Dieu François, frère du peuple

Il me souvient d’une boutade de mon enfance. Une histoire sous forme d’un dialogue entre deux personnages. « Un nouveau pape est appelé à régner. » « Araignée, quel drôle de nom ! Pourquoi pas libellule ou papillon ?! ». Et voilà qu’il y a douze ans, un nouveau pape était appelé François en hommage à François d’Assise, et qu'il vient de nous quitter. Et pourquoi pas François de Sales ou François Xavier ?

Le pape François avait répondu lors de son audience aux représentants des moyens de communication : « C’est pour moi l’homme de la pauvreté, l’homme de la paix, l’homme qui aime et préserve la création (…). Ah, comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres ! ». Difficile de parler plus clair. François d’Assise était l’homme de la situation pour l’Église et pour le monde.

Celui qui en 1207, à vingt-cinq ans, s’est entièrement dépouillé pour « (…) vivre conformément au saint Évangile », ainsi qu’il l’écrivait dans son testament. Lui, Francesco Bernardone, le jeune homme riche, fils d’un marchand de drap d’Assise en Italie, a tout quitté pour "suivre Jésus". Et ses contemporains ne s’y sont pas trompés. Ils l’appelèrent « l’autre christ », « le nouveau christ ».

En 2009, pour les 800 ans de l’ordre créé par saint François d’Assise, le ministre général des franciscains revenait dans un entretien au journal La Croix sur l’identité de la famille franciscaine. Fraternité, non-violence, prière, pauvreté, liberté, amour… sont quelques-uns des mots-clés pour la cerner. Mais trois citations permettent d’aller au cœur de l’esprit franciscain.

« Pour nous, expliquait le Père Carballo, la pauvreté doit être vécue comme synonyme de liberté. Pour être vraiment libre, l’homme doit pouvoir se libérer du matérialisme. (…) notre vœu consiste à vivre "sans rien en propre", nous ouvrant ainsi à cette liberté vis-à-vis des biens matériels et de la tentation de posséder l’autre. (…) La grande tentation de l’homme contemporain est de dominer l’autre (…). »

Et continuait le ministre général, « Le drame du christianisme en Occident n’est pas de décroître, mais que nous sommes trop peu chrétiens. Pas trop peu de chrétiens, mais trop peu chrétiens ! (…) Nous devons témoigner, par nos vies et par nos paroles, que l’Évangile est encore aujourd’hui une belle et bonne nouvelle, pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui ».

L’ordre des franciscains, soulignait-il en conclusion, « se construit sur trois piliers : (…) la qualité évangélique de notre vie, les études (…), et enfin, la proximité avec les gens, particulièrement les plus pauvres ». Huit siècles que les franciscains sont les « frères du peuple ». Le pape François s’inscrivait dans cette démarche en y ajoutant la dimension environnementale apportée par Jean-Paul II.

Car dès 1979, celui-ci déclarait saint François d’Assise « patron de l’écologie » et appelait régulièrement comme en 1990 à une « conversion authentique dans la façon de penser et dans le comportement » ; « (…) en adoptant, disait Benoît XVI en 2006, un style de vie et de consommation compatible avec la sauvegarde de la Création et avec les critères de justice (…) ».

En d’autres termes, ajoutait-il en 2007, « (…) Suivre le chemin de traverse du véritable amour : un mode de vie sobre et solide, avec (…) un profond intérêt pour le bien commun ! ». Le pape François prenait le relais des propos de ses prédécesseurs pour rappeler qu’au cœur du message évangélique il y a l’esprit de pauvreté qui est absolument contraire à l’esprit de notre temps.

Rien de révolutionnaire donc ? Non, toujours aussi révolutionnaire, comme il y a 2000 ans Jésus-Christ dont les paroles, indique l’historien Jean-Christian Petitfils, « impliquent un appel à fonder les rapports sociaux sur le partage, le respect de l’autre, l’amour fraternel, le rejet de la violence des puissants. Mais la révolution annoncée est d’abord une révolution intérieure, qui doit tout transformer.

« Le renversement évangélique commence par la subversion des cœurs. » Et voilà ce qu’impliquait le choix de François d’Assise par le cardinal Jorge Mario Bergoglio : faire retour à l’Évangile, à tout l’Évangile, pour « le vivre dans sa radicalité » comme les frères franciscains. « La radicalité de l’amour absolu, note encore Jean-Christian Petitfils, exige que tout lui soit subordonné. »